La Route étroite vers le Nord lointain est un roman fondé sur un fait historique: la construction en 1943 par les Japonais d’une voie de chemin de fer entre le Siam (actuelle Thaïlande) et la Birmanie, pour y ravitailler leurs forces engagées dans la Seconde Guerre Mondiale. Environ 60’000 prisonniers de guerre alliés furent mobilisés sur ce chantier pharaonique: 415 kilomètres de rail en pleine jungle, à mettre en place très vite, sans technologie et dans des conditions épouvantables. Plus de 12’000 d’entre eux périrent sur ce que l’on appela la voie ferrée de la Mort ou, tout simplement, la Ligne.

Richard Flanagan, écrivain australien dont le père a fait partie des prisonniers travaillant sur la Ligne, construit autour de cet épisode un récit qui juxtapose trois temporalités. Il y a l’avant et la rencontre de Dorrigo Evans, jeune médecin, avec la femme qui marquera son existence. L’après, alors que Dorrigo, devenu héros national, revisite son passé en pensée. Et surtout, les mois qu’il passe dans un camp de captifs australiens sur la Ligne.

La route étroite vers le Nord lointain, de Richard Flanagan

PRÉSERVER L’ESPOIR ET LA DIGNITÉ AVANT TOUT
La partie la plus touchante mais aussi la plus dure, car Flanagan n’épargne à ses lecteurs aucun détail de la vie dans l’enfer humide de la jungle siamoise. La faim qui vire à l’obsession. Les intestins ravagés par le choléra, les corps bouffés par les ulcères, la puanteur des plaies infectées. Les poux et les moustiques. Les brimades et corrections arbitraires. La fosse à merde et les bûchers sur lesquels les cadavres s’empilent. L’absurdité, la terrible violence de la guerre, de la maladie et de la mort. Et au milieu de ce cauchemar, les tentatives, pathétiques mais lumineuses, des prisonniers pour conserver humanité et dignité.

À quoi se raccrocher quand la dégénérescence mentale et physique est inévitable, que les hommes crèvent comme des mouches? Aux chansons, répondent les soldats australiens affamés et épuisés. Aux souvenirs, au portrait idéalisé d’une femme aimée, à un geste de solidarité envers un camarade, à un hymne funèbre joué au clairon, à un mantra inlassablement répété, à un bandana rouge qui confère un air d’autorité. Aux apparences, la seule chose qui reste à sauver quand la nourriture, les médicaments et les forces font défaut.

L’auteur ouvre ainsi une vaste réflexion sur la condition humaine, le bien et le mal, ce qui définit un homme, un couple, une famille. Dépassant l’histoire individuelle, il aborde des questions universelles en donnant la parole aux simples soldats comme au colonel, aux vainqueurs et aux vaincus.

UN RÉCIT TOUT EN NUANCES
Là où il aurait été facile de pointer du doigt victimes et des bourreaux, Flanagan montre en effet des systèmes de valeur irréconciliables: tandis que les Australiens prônent la liberté et la compassion, les Japonais ne respectent que le devoir et l’honneur, considérant comme déchus de l’humanité ces occidentaux qui ont préféré se rendre plutôt que de mourir au combat.

De même, au lieu de louer le courage sans faille de Dorrigo, il dresse un portrait subtil d’un homme propulsé héros malgré lui, qui s’astreint à l’exemplarité uniquement pour ne pas décevoir ses hommes, mais que la lâcheté rattrapera au pire moment. Son antagoniste? Pas un monstre sadique, mais un officier japonais drogué aux amphétamines pour supporter la pression démentielle imposée par ses supérieurs: finir la Ligne, au plus vite. Faire toujours plus avec toujours moins. Ou mourir dans la honte de ne pas avoir su servir l’Empereur…

EN CONCLUSION…
J’ai beaucoup aimé ce roman, son écriture à la fois crue et poétique, sa finesse d’analyse psychologique, et ses personnages bouleversants – si paradoxalement c’est Dorrigo Evans, le fil rouge du récit, qui m’a le moins touchée, j’ai trouvé certains soldats particulièrement émouvants. C’est une histoire souvent amère, qui refuse l’optimisme béat même en ce qui concerne le destin des survivants: difficile à accepter, mais juste et authentique. Richard Flanagan nous confronte au pire et au meilleur de l’humanité, et c’est salutaire.

La Route étroite vers le Nord lointain, Richard Flanagan. Traduit de l’anglais australien par France Camus-Pichon. Actes Sud, coll. Babel, 2017, 511 p.

A lire si: vous êtes prêt·e à découvrir une facette de la Seconde Guerre Mondiale méconnue sous nos latitudes dans toute son horreur.
A fuir si: vous cherchez plutôt une romance qui se passe en période de guerre ou un récit de bravoure militaire à la sauce Hollywood.

 

 

 

 

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4 thoughts on “La Route étroite vers le Nord lointain, de Richard Flanagan”

  1. Alala, vous me donnez toutes envie de le lire, surtout qu’il ne paye vraiment pas de mine avec la couverture ! Je trouve ce choix curieux… Sans ta chronique et celle de La page qui marque, je n’aurais peut-être pas accordé un regard à ce livre.

    En tout cas, il a l’air très profond et dur !

    1. Moi j’aime bien cette couverture d’un point de vue esthétique, avec son côté sixties. Mais en effet je ne la trouve pas du tout représentative du livre. On me l’a offert, donc la question du choix ne s’est pas posée, par contre je m’attendais beaucoup plus à une histoire d’amour. Alors qu’en fait, il y en a bien une, mais ce n’est pas le point central du roman (en tout cas pour moi).
      Ce qui est dur je trouve c’est le réalisme de certaines scènes, et le fait que le message reste assez pessimiste. Mais je pense en effet qu’il pourrait te plaire!

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