Encensé sur les réseaux sociaux, couvert de prix, Notre part de nuit est exactement le genre de livre que j’aborde avec précaution: j’ai trop souvent été trompée par la hype et déçue par la réalité. Spoiler: pour une fois, la hype était plus que méritée.

L’histoire commence avec un père et son fils, en fuite à travers l’Argentine. Juan est médium pour un Ordre mystérieux, dont il tente de protéger un Gaspar qui a hérité de ses dons. Pourquoi? Comment? La femme de Juan, haute dignitaire de l’Ordre, est-elle vraiment morte dans un accident de la route? Le récit nous embarque sans guère d’explications dans un road-trip aux tonalités angoissantes.

Entre cauchemar, folie et réalité

Les choses s’éclairent peu à peu, au fil d’une narration éclatée entre divers personnages, lieux et époques, de l’Argentine pré- et post-dictature au Londres vibrant des seventies. Mariana Enriquez peint avec brio une fresque qui mêle l’histoire récente de l’Argentine au folklore guarani et à l’occultisme dans un récit aux références gothiques assumées. Symbole de cette filiation littéraire, la phrase « Les morts voyagent vite », extraite du Dracula de Bram Stoker, que Juan transmet à Gaspar par le truchement de sa bibliothèque. La citation est répétée plusieurs fois comme un refrain funèbre au fil du récit, tandis que celui-ci honore la tradition dont il se réclame en brouillant les frontières entre cauchemar et réalité.

Les étés argentins oppressent, jours trop blancs et nuits trop moites. Juan étouffe, victime d’une maladie cardiaque et épuisé par des rites cruels. La migraine de Gaspar dessine des fleurs noires dans un ciel de plomb. La mémoire défaille, souvenirs et mensonges se confondent. Les morts parlent et les maisons hantées avalent les enfants téméraires. Le roman aspire dans son ambiance hypnotique. Où s’arrête l’hallucination et où commence le surnaturel? Mariana Enriquez ouvre par sa plume à la fois sobre et poétique un espace à la croisée de la folie et de l’étrange, de l’horreur littéraire et de l’horreur quotidienne qui affecte la vie des Argentins. Nul n’y est pur et sans reproche, à l’image de Juan, déterminé à sauver son fils mais aussi brutal, manipulateur, violent et épris du pouvoir que lui confère son rôle au sein de l’Ordre.

Le gothique au service de la critique sociale

Les morts voyagent vite. La figure vampirique apparaît en filigrane de tout le roman, comme l’ombre monstrueuse d’une humanité dévoyée. Florence et Mercedes, les leaders de l’Ordre, sont prêtes à tout pour obtenir le secret de la vie éternelle, y compris à voler le corps et l’âme d’un enfant. Les expérimentations de Mercedes se nourrissent des purges et des charniers de la dictature militaire. Les Bradford et autres grandes familles propriétaires de plantations prospèrent sur les cadavres des ouvriers traités en esclaves. Les téléspectateurs se repaissent de l’agonie retransmise en direct d’une fillette ensevelie par un tremblement de terre. Et, tapie au creux de la toile patiemment construite par Mariana Enriquez, la divinité vénérée par l’Ordre attend comme une araignée aux mandibules tranchantes. L’Obscurité est incompréhensible, sauvage, affamée de sacrifices humains.

Notre part de nuit est un roman fantastique mais aussi profondément engagé, dans lequel l’horreur joue un rôle de révélateur. La vraie monstruosité, celle qui nourrit le pouvoir de l’Ordre et permet à l’Obscurité de se déployer, est avant tout politique, économique et sociale. C’est la part d’ombre de l’humain, d’un système dans lequel les plus forts dévorent les plus faibles. Mariana Enriquez démontre ainsi à quel point les genres de l’imaginaire, et notamment le fantastique, peuvent s’avérer puissants pour mettre en lumière les aspects les plus noirs de notre société.

Riche, féroce, à la fois fascinant et repoussant, Notre part de nuit est un de ces romans qu’on ne lâche pas et qui restent avec vous bien après les avoir refermés. A lire absolument.

Notre part de nuit, Mariana Enriquez. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Editions du sous-sol, 2021, 768 p.

A lire si: vous recherchez un roman qui articule fantastique et critique sociale avec une narration complexe et des personnages ambigus.
A fuir si: vous n’êtes pas prêt·e à supporter une certaine dose de violence qui verse parfois dans le gore.

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