Swing Time: un titre qui donne des fourmis dans les jambes, évocateur de la passion pour la danse qui gouverne la vie de la narratrice et de sa meilleure amie Tracey. Une référence aussi au mouvement de bascule (swing peut signifier l’oscillation, ou la balançoire) qu’imprime Zadie Smith à son récit en alternant sans cesse entre deux fils narratifs: l’enfance de la narratrice et sa vie d’adulte.

Enfant, elle se réfugie dans les films de Fred Astaire et les comédies musicales avec sa meilleure amie Tracey pour échapper aux contradictions qui l’entourent. D’un côté, une mère jamaïcaine militante, intellectuelle, déterminée à devenir quelqu’un; de l’autre, un père anglais, gentil mais faible et dénué d’ambitions. Et en contrepoint, la famille de Tracey: sa mère blonde et immature, symbole d’une classe ouvrière peu éduquée que la mère de la narratrice méprise, et son père absent, peut-être en prison, ou peut-être parti en tournée avec Michael Jackson.

Adulte, elle pénètre les coulisses pas toujours glamour du monde du spectacle en devenant l’assistante d’Aimee, une star planétaire célèbre pour ses chorégraphies audacieuses.

UNE BELLE RÉFLEXION SUR L’IDENTITÉ ET LE MÉTISSAGE

Dès la rencontre entre les deux amies, attirées l’une vers l’autre parce qu’elles sont les seules métisses du cours du danse, se dessinent les thématiques principales du roman: l’identité à l’intersection entre groupe ethnique et classe socioéconomique, la difficulté de trouver sa place lorsque l’on est tiraillé entre des influences opposées, l’amitié, ce qui rapproche et ce qui sépare. Les rapports déjà ambivalents que la narratrice entretient avec ses origines, son milieu, sa famille, son amie se complexifieront encore lorsque sa vie professionnelle l’entraînera bien loin de son quartier populaire londonien, dans un tourbillon d’hôtels et d’aéroports mais aussi dans une rencontre imprévue avec l’Afrique.

Swing Time par Zadie Smith

Zadie Smith, elle-même anglo-jamaïcaine, décrivait déjà dans son premier roman Sourires de loup le brassage ethnique et social au Nord de Londres. J’avais adoré cette satire à l’humour féroce, et j’ai eu la sensation que par comparaison Swing Time manquait un peu de mordant. Bien sûr, l’autrice ne manque pas d’esprit critique: à travers la mère de la narratrice, elle ironise sur l’incapacité de certains intellectuels à appliquer leurs théories aussi bien que sur la cécité sélective dont sont victimes les hérauts du collectif lorsqu’ils sont confrontés à la souffrance individuelle. Le récit de l’opération caritative africaine d’Aimee amène une critique acerbe de l’humanitaire-spectacle et d’une forme de racisme sournois. La caricature de certains travers du showbiz fait sourire: ainsi cette lubie d’Aimee de se poser en photographe… en montant une exposition constituée de photos prises par ses assistantes. Mais en ce qui me concerne, Zadie Smith aurait pu encore forcer sur l’ironie.

J’ai par contre trouvé la réflexion sur le métissage d’autant plus intéressante qu’elle est subtile. La narratrice est consciente qu’en Angleterre, elle fait partie d’une minorité victime de nombreux préjugés. Sa passion pour la danse sert d’ailleurs de prétexte à une exploration de la manière dont les Noirs ont été représentés et traités dans l’histoire de la comédie musicale. Toutefois, elle finit aussi par réaliser qu’elle ne peut pas davantage s’identifier aux Jamaïcains qu’aux Anglais, elle qui n’a jamais mis le pied sur l’île. Enfin, ses séjours dans un petit village africain pour superviser une opération humanitaire menée par Aimee lui ouvrent les yeux sur la réalité de cette région et de ses habitants, très loin de l’Afrique fantasmée et idéalisée des militants qu’elle a connus en Angleterre. Et sur une certitude: là non plus, elle n’est pas chez elle. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler celle d’Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie: la biculturalité impose de jouer les funambules entre différentes cultures sans jamais appartenir entièrement à l’une d’elle.

Une identité instable qui explique peut-être l’apathie de la narratrice que l’on voit constamment en retrait derrière des femmes plus douées et plus affirmées qu’elle: sa mère, puis Tracey, puis Aimee. Ce n’est sans doute pas un hasard si elle reste anonyme tout au long du récit… Swing Time retrace donc aussi son long parcours vers l’autonomie et la capacité à prendre ses propres décisions, en suivant le seul fil rouge qui relie l’Angleterre et l’Afrique, les banlieues minables et les plateaux TV, la brousse et les lofts new-yorkais: la danse…

J’ai globalement apprécié Swing Time, même si mon enthousiasme n’a pas atteint les mêmes sommets qu’avec Sourires de loup. Peut-être parce que j’ai largement préféré les passages consacrés à la vie de la narratrice adulte que ceux liés à son enfance et que j’ai mis un certain temps à me sentir vraiment impliquée dans le roman. Petit bonus, j’ai par contre aimé l’ambiance très 80’s-90’s de la première partie qui m’a rappelé mon adolescence (eh oui…) et ma découverte de Londres à cette période!

Swing Time, Zadie Smith. Penguin Books, 2017, 432 p.

À lire si: les thématiques du métissage et des rapports de classe vous intéressent, ou si vous êtes fan de claquettes et de vieilles comédies musicales.
À fuir si: rien de tout cela ne vous passionne.

 SI CE LIVRE VOUS INTÉRESSE…

Sachez que je l’ai lu en anglais mais qu’il vient de paraître en français aux éditions Gallimard, dans une traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson.

 

 

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14 thoughts on “Swing Time, de Zadie Smith”

    1. Moi aussi j’avoue, la rentrée littéraire j’essaie d’éviter (c’est trop tentant en fait!). Là j’avais le livre en anglais depuis plusieurs mois dans ma PAL sans savoir qu’il était sur le point de sortir en français:-)

      1. Je dois dire que je ne suis pas très tentée par les rentrées littéraires, je trouve ce raz-de-marée de livres un peu indigeste et je me dit toujours que le temps fait souvent bien son office en triant les livres vraiment bons et les « phénomènes » de mode. Mais, cela veut dire que je suis toujours à la ramasse niveau lecture et que je lis rarement des nouveautés. Je suis une blogueuse en carton, mais j’assume ha ha ha!

        1. Ah mais t’en fais pas moi je suis pareille! Mais je trouve aussi que c’est comme ça qu’on peut se différencier et proposer autre chose que les mêmes blockbusters de la rentrée dont tout le monde parle déjà…

  1. Tu le conseillerais quand même ? Je ne l’ai jamais lu (l’autrice, je veux dire) et elle m’intrigue pas mal, mais j’ai peur, si je commence par « Sourires de loup », d’être déçue par « Swing Time » après. Ne vaut-il limite pas mieux commencer par celui-là ? x)

    1. J’ai un peu de mal à te répondre, parce que j’ai lu Sourires de loup il y a très longtemps et je dois dire que je ne me rappelle plus des détails de ce livre… Donc, je ne peux pas exclure que la différence dans mon ressenti pour les deux romans soit due à l’évolution de mes goûts plus qu’à une réelle différence entre les deux! En plus, je sais que tu es très sensible à l’écriture, et comme je l’ai lu en anglais, je ne sais pas du tout ce que ça donne en français au point de vue stylistique.
      Peut-être qu’en lisant d’autres avis tu pourrais te faire une idée plus claire? Mais en tous les cas, même si je n’ai pas eu de coup de coeur pour Swing Time, je pense que c’est quand même un bon livre!

  2. J’en avais lu une critique sur la Viduité qui m’en avait donné envie et la tienne vient augmenter mon envie. Sauf qu’il fait parti de la rentrée littéraire et que les livres coûtent excessivement chers. Du coup je vais attendre et découvrir un autre de ses romans sorti en poche.

    1. Ah oui la rentrée littéraire c’est la ruine! Je n’achète quasiment jamais les livres à leur sortie non plus. Peut-être en bibliothèque? En tout cas, ça m’intéressera d’avoir ton avis quand tu auras lu quelque chose d’elle, surtout si c’est un roman que je ne connais pas!

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