Depuis des années, le pays du Soleil Levant m’appelle… et j’ai enfin réussi à planifier une visite! Pour fêter l’événement, je me suis bien sûr mise en quête d’un livre qui me permettrait d’approcher la culture japonaise en attendant d’y être pour de vrai. C’est ainsi que je suis tombée sur cette autobiographie de celle qui fut l’une des plus célèbres geishas de Kyoto dans les années 70.

Aux yeux de la plupart des Occidentaux, moi y compris, les geishas restent un mystère. Leurs visages blancs, leurs parures d’un autre temps et leurs chignons complexes nous fascinent, mais nous les percevons surtout comme des versions particulièrement pittoresques de l’escort-girl de haut vol. Une vision tout à fait erronée, comme l’explique Mineko Iwasaki.

Celle-ci voit le jour en 1949 à Kyoto, cadette d’une famille de onze enfants. Sa famille entretient des relations avec l’une des plus célèbres okiyas (maisons de geishas) de la ville. A l’âge de cinq ans, Mineko en est désignée comme atotori, l’héritière. Dès lors, son destin est tout tracé: elle quittera sa famille pour l’okiya, et entamera la longue formation qui la conduira à une carrière de geiko, ainsi qu’on appelle les geishas au Japon.

Dès six ans, Mineko vit donc parmi les apprenties geikos à l’okiya. Nous pénétrons avec elle dans le karyukai, le quartier de Kyoto dédié aux arts du divertissement et au plaisir esthétique, dont le nom signifie « monde des fleurs et des saules ». Nous la suivons dans un parcours qui n’a rien à envier à celui des petits rats de l’opéra: toutes ses journées sont consacrées à l’étude des danses sacrées, de la musique traditionnelle, de la cérémonie du thé, du théâtre Nô et des subtilités de l’étiquette, en parallèle à un cursus scolaire standard. En effet, les geikos sont des artistes qui maîtrisent à la perfection toutes les disciplines des arts traditionnels japonais. Elles s’en servent pour divertir leurs hôtes, notamment lors de « banquets » qu’elles sont chargées d’animer.

Maiko en kimono rose

Mineko se révèle vite très douée pour la danse et se voit distinguée pour ses talents. Victime de la jalousie de ses paires, elle choisit dès l’adolescence de viser l’excellence et de privilégier sa réussite professionnelle, ce qui nécessite aussi d’apprendre les codes stricts qui régissent le karyukai. Cette société miniature, exclusivement féminine, constitue en effet une petite enclave régie par des traditions centenaires au milieu d’un monde moderne qui s’en éloigne de plus en plus… Chacun de ses membres y occupe une place précise au sein d’une hiérarchie aussi rigoureuse que complexe, que l’on comprend mieux au fur et à mesure que Mineko en pénètre les arcanes. C’est d’ailleurs cet aspect sociologique qui m’a le plus intéressée.

La discipline et le travail acharné de Mineko finissent par payer, la menant au statut d’apprentie maiko, de maiko, et enfin de geiko. Elle s’attarde longuement sur les attributs propres à chacun de ces stades de la formation et les rituels qui marquent le passage de l’un à l’autre. On apprend ainsi que les kimonos de travail de la maiko ou de la geiko (qu’elle porte lors de ses engagements avec des clients) pèsent vingt kilos chacun, coûtent plusieurs milliers d’euros et sont, pour des yeux expérimentés, aussi uniques et reconnaissables que des tableaux de maître. On découvre aussi que chaque geste de la geiko est ritualisé, appris à force de milliers de répétitions. Il faut ainsi environ une page pour décrire la manière correcte d’ouvrir la porte de l’école de danse, reproduite à l’identique par des générations d’apprenties maikos

Mineko décrit aussi ses relations avec les clients. Les relations sexuelles sont explicitement exclues des prestations des geikos – par contre, les liaisons amoureuses entre une geiko et un client ne sont pas rares… Ceux-ci sont principalement de riches hommes d’affaires ou des personnalités du monde culturel, politique ou scientifique, mais aussi parfois des femmes ou des familles. La geiko devient parfois leur amie, mais pose aussi un oeil critique sur ceux qui semblent imperméables au raffinement du karyukai. Ce qui semble être le cas de bien des Occidentaux, si l’on se fie aux anecdotes de Mineko sur ses engagements auprès de la reine Elisabeth, du prince Charles, de Gucci ou du président Ford!

Que retirer de Ma vie de geisha? Pour moi, cette autobiographie vaut plus par ses qualités documentaires que littéraires. En dépit d’une dernière partie – celle qui couvre la carrière de geiko proprement dite de Mineko – plus superficielle et moins intéressante à mes yeux, la plongée dans l’univers du karyukai s’avère fascinante. Et ce d’autant plus que cet aspect de la culture nipponne est en voie de disparition, comme le relève Mineko… En effet, l’éducation artistique donnée aux geikos ne suffit plus à leur assurer un avenir dans le monde contemporain. De plus, les personnes intéressées par les arts traditionnels et disposant de suffisamment de moyens pour s’offrir la compagnie de geikos se raréfient. L’une après l’autre, les okiyas et les maisons de thé ferment… On se prend à espérer que le monde des fleurs et des saules saura s’adapter à l’époque actuelle et survivre comme une oasis de raffinement dans une société toujours plus brutale.

Et vous, quels livres conseilleriez-vous pour se familiariser avec la culture japonaise?

Ma vie de geisha, Mineko Iwasaki et Rande Brown, trad. Isabelle Chapman. Le Livre de Poche, 2005.

Photo: Japanexperterna.se via VisualHunt / CC BY-SA

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4 thoughts on “Un livre pour… un voyage au Japon: Ma vie de geisha, Mineko Iwasaki et Rande Brown”

  1. J’aime beaucoup le Japon, mais je n’ai jamais lu ce roman pourtant connu… 🙂
    Tu m’as donné envie de m’y mettre !
    Et tu as vu, il y a une jeune geisha qui en a sorti un récemment: « Maiko – Journal d’une apprentie geisha ».

    Alors, tu pars quand? !! J’y suis allée il y a quelques années au Japon et depuis je n’ai qu’une envie: y retourner!!

    Sinon tu demandes des conseils: je te recommande vraiment les Amélie Nothomb, « Stupeurs et Tremblements » et surtout  » Ni d’Eve ni d’Adam »! Cela permet d’appréhender le fossé culturel… (J’en parlais sur mon blog si jamais! )

    Après pour renverser les perspectives j’ai adoré ce petit bouquin: Naaaande ( http://www.yapaslefeuaulac.ch/choc-culturel-une-japonaise-a-paris)

    ^^

    1. Merci pour ton message et tes conseils! Il y a quelque temps, j’ai lu tes articles sur le Japon, pour me faire envie avant le voyage… Ils sont très réussis, ça m’a fait saliver! Je pars le 1er avril (non, non, c’est pas une blague);-)
      J’ai déjà lu « Stupeurs et tremblements » (pas très rassurant!) mais aucun des autres dont tu parles… Ca me tente bien! Celui de la jeune geisha pour savoir si les choses ont évolué depuis l’époque de Mineko, celui d’Amélie Nothomb parce que c’est Amélie Nothomb, et pourquoi pas celui de la Japonaise à Paris pour le double décalage culturel avec le Japon et avec la France, vu que je suis Suissesse comme toi;-)

  2. Bel article ! Je te conseille Les délices de Tokyo qui te permettra de découvrir une facette du Japon à travers la gastronomie (mon billet au sujet de ce roman sera publié vendredi si ça t’intéresse). Profite bien de ton séjour au pays du soleil levant, c’est un monde fascinant et très riche culturellement !

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