Le Monde flamboyant, c’est le titre de la dernière oeuvre d’Harriet Burden. Harriet, principale protagoniste du roman, était artiste, dans sa jeunesse. Puis elle a rencontré Felix, un marchand d’art à succès, l’a épousé, et est devenue « femme de ». Quelques expositions en demi-teinte, peu de reconnaissance du milieu… Elle a fini par s’effacer derrière la carrière de son époux, enfouissant en elle la frustration de se voir ignorée par le tout-Manhattan artistique qui le courtise, trouvant son réconfort auprès de ses enfants. Et puis Felix est mort. Et Harriet, à la soixantaine, a voulu prouver au monde entier qu’elle était une grande artiste tout en jouant un mauvais tour à ceux qui l’ont dédaignée. Le plan? Réaliser trois expositions, en empruntant l’identité de trois artistes différents, tous des hommes, complices de la machination. Connaître le succès. Puis, une fois la critique unanimement élogieuse, révéler à tous qui était la véritable auteure des oeuvres. Et récolter enfin les lauriers qui lui étaient dus. Le problème? Tout ne s’est pas passé vraiment comme prévu…

Un monde flamboyant par Siri Hustvedt, palette et pinceaux

UN ROMAN EN FORME DE PUZZLE IDENTITAIRE

Un monde flamboyant peut, au premier abord, déconcerter par sa forme. Il se présente en effet comme une étude universitaire consacrée à Harriet Burden après sa mort par un (ou une, on ne le sait pas) spécialiste de l’histoire de l’art. Le chercheur (ou la chercheuse) réalise une anthologie qui regroupe aussi bien des extraits des journaux intimes d’Harriet que des témoignages de ses enfants, de son assistante versée dans les pratiques ésotériques, de sa meilleure amie et de son compagnon, ou encore des articles scientifiques. Le tout parsemé de notes de bas de page, pour correspondre parfaitement au genre de l’écrit académique. Un dispositif narratif complexe, qui correspond pourtant parfaitement au questionnement sur l’identité véhiculé par le roman.

Nous avons tous de multiples facettes, parfois très diverses, qui pour certaines d’entre elles ne se manifestent que dans des circonstances particulières. Ainsi en est-il des nombreux acteurs qui sont capables d’interpréter les personnages les plus extravertis sur scène, pour redevenir de grands timides dans la vie réelle. Harriet, elle, explore les différentes facettes de sa personnalité à travers ceux qu’elle appelle ses « masques », les artistes qui lui prêtent leur nom pour faire connaître ses oeuvres. Le fait de travailler sous leur identité influence ses créations et lui permet de donner la parole à une autre partie d’elle-même.

En l’occurrence, il s’agit d’une part masculine que Harriet active à travers ses collaborations. Surnommée Harry depuis l’enfance par un père qui aurait préféré un garçon, Harriet entretient avec sa féminité une relation ambigüe. Sa mascarade devient l’occasion de se travestir, de s’essayer à endosser l’autorité et la violence qu’on attribue aux hommes, elle qui a été une femme soumise toute sa vie. En espérant trouver le moyen de concilier ces deux tendances entre lesquelles la société exige que l’on choisisse…

En filigrane de cette quête identitaire, une question: au fond, qui est la vraie Harriet? Qu’est-ce qui, dans notre personnalité, constitue un noyau stable, et qu’est-ce qui n’est que le produit des circonstances, un masque que nous revêtons pour nous adapter au contexte dans lequel nous évoluons? Le format de l’anthologie nous donne à voir Harriet par les yeux de ceux qui l’ont côtoyée, nous donne accès à ses pensées à travers ses propres mots, mais ne nous offre jamais de regard objectif. Chaque personne impliquée a sa propre vision d’Harriet, sa propre version des événements, et celle d’Harriet même n’est peut-être pas la plus crédible – à plusieurs reprises, il est suggéré que ses journaux intimes pourraient avoir été rédigés uniquement comme supports de son canular. Nous pouvons nous faire notre opinion, mais il demeure impossible de distinguer avec certitude le vrai du faux. Ou s’arrête le soi et où commence le masque, la question reste ouverte…

L’ART CONTEMPORAIN AU VITRIOL

Un monde flamboyant, c’est aussi une critique acide du microcosme de l’art contemporain new-yorkais – et probablement du monde de l’art en général. Ce n’est pas un hasard si Harriet choisit d’exhiber ses oeuvres sous pseudonyme, ni si elle choisit pour « masques » trois hommes jeunes. Elle part du principe que les critiques ne s’intéresseront pas au travail d’une veuve sexagénaire en raison de préjugés tenaces à l’encontre des artistes féminines. Son plan vise donc aussi à révéler le sexisme inhérent au milieu artistique, en démontrant que la Harriet Burden qui a toujours été dénigrée sous son propre nom peut atteindre la gloire dès lors qu’elle se présente au public sous le visage d’un éphèbe en costume Armani.

Elle met ainsi en doute toute la notion de valeur marchande attachée à une oeuvre d’art. Une oeuvre possède-t-elle une valeur intrinsèque? Ou celle-ci dépend-elle surtout de la personnalité de l’artiste, de son habileté à assurer le marketing de ses toiles, à plaire aux critiques, et à vendre son concept? C’est clairement la deuxième réponse qui se dégage de l’histoire d’Harriet, entraînant une autre découverte: notre perception d’une oeuvre varie bel et bien en fonction de la personne qui la présente, car les critiques qui encensent les prête-nom d’Harriet alors qu’ils trouvent ses propres productions sans intérêt sont parfaitement sincères. De quoi relativiser la hiérarchie établie entre artistes mineurs d’un côté et génies de l’autre…

UNE OEUVRE AUSSI PASSIONNANTE QU’EXIGEANTE

Vous l’aurez compris, Un monde flamboyant est un roman cérébral, complexe, qui enchevêtre de multiples couches de significations. A l’image de son héroïne, Siri Hustvedt est une intellectuelle qui se passionne pour de nombreuses disciplines, et n’hésite pas à les convoquer dans son récit. Le roman aborde ses thématiques privilégiées, l’art, la perception, l’identité, le genre, à travers le prisme de la philosophie, de l’histoire de l’art, de la psychanalyse, des neurosciences ou encore de la psychologie cognitive. Ce qui fait sa richesse, mais aussi sa difficulté. Même s’il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances particulières dans les domaines évoqués pour apprécier ce livre – je ne me suis pas sentie handicapée parce que je ne connais rien à la philosophie – cela reste une lecture plus exigeante que la moyenne, en tout cas pour moi.

Heureusement, et c’est ce qui fait tout son talent, Siri Hustvedt évite le piège de la didactique à outrance ou du manifeste politique. Ses personnages sont des êtres de chair et de sang, et non de simples cintres porteurs d’idées. A chaque page transparaissent la colère, la passion et le charisme de Harriet. On s’attache à elle, on a parfois envie de lui dire qu’elle va trop loin, on se révolte et on souffre avec cette femme rongée par l’ambition, puis par la frustration et enfin par la maladie. La psychologie de chacun des personnages secondaires qui à un moment ou l’autre prennent la parole pour décrire « leur » Harriet est d’ailleurs tout aussi finement ciselée.

Ce roman est de ceux qui suscitent la réflexion, et sur des thématiques qui m’intéressent particulièrement qui plus est. Ajoutez à cela une écriture précise qui dissèque les émotions et contradictions de ses protagonistes dans les moindres détails, et me voilà forcément conquise. Je le classe définitivement parmi mes coups de coeur, et ne peux que vous en recommander la lecture si ses thèmes principaux vous parlent!

Un monde flamboyant, Siri Hustvedt. Trad. française par Christine Le Boeuf. Actes Sud, 2014. 475 p.

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Tout ce que j’aimais, de la même auteure. A travers l’histoire de vie de deux couples new-yorkais, Siri Hustvedt tente de cerner les rapports parfois troubles entre l’art et la réalité, sans ménager au passage la faune opportuniste des plasticiens, critiques et autres galeristes,

 

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