Le hasard m’a récemment mis entre les mains deux romans dont thème et titre présentaient tellement de similitudes qu’il m’a semblé évident de les rassembler dans une seule chronique: Du feu de l’enfer, le dernier-né de Sire Cédric, et Enflammés, première oeuvre du Suisse Joël Jenzer. Leurs points communs? Le feu, au sens littéral chez Jenzer, figuré chez Sire Cédric, et les sectes en tant qu’entités aussi secrètes que malfaisantes. Plongeons dans ces univers oppressants…

Du feu de l'enfer de Sire Cédric et Enflammés de Joël Jenzer

DU FEU DE L’ENFER, SIRE CÉDRIC

Sire Cédric n’en est pas à son coup d’essai, pourtant je ne l’ai découvert qu’à l’occasion d’une table ronde lors du festival du polar Lausan’noir. Ma curiosité piquée au vif par ses propos et sa personnalité sympathique, je me suis laissée tenter par son nouveau roman, avec quelques réticences toutefois: l’auteur revendique une inspiration venue des slashers, ces films dans lesquels un tueur massacre tous les personnages qui croisent son chemin – le genre de film qui fait un peu peur, disons, surtout quand on a trop d’imagination comme moi…

Au centre de l’histoire, on trouve Manon et son frère Ariel. Manon est une fille bien sous tous rapports qui exerce le métier peu courant de thanatopractrice: elle prépare les morts avant l’enterrement. Malheureusement pour elle, Ariel, délinquant à la petite semaine, se réfugie chez elle après s’être mis à dos les mauvaises personnes. Les voilà entraînés dans une spirale de violence qui va leur révéler les sinistres agissements d’une secte sataniste regroupant des personnalités influentes de leur région, mais surtout l’impuissance des autorités à lutter contre la collusion du pouvoir, de l’argent et du vice…

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, probablement à cause d’une héroïne un peu trop lisse et d’un début de romance qui m’a paru assez niaise. Puis je me suis laissée prendre petit à petit, en grande partie grâce à l’écriture nerveuse et à une intrigue bien huilée. Sire Cédric maîtrise parfaitement sa narration, construite sur un mode qui fait penser aux séries: les péripéties s’enchaînent à toute allure et chaque chapitre laisse le lecteur sur sa faim. L’auteur accumule les fausses pistes, sème le doute, et retourne la situation comme un gant au moment où l’on ne s’y attendait plus. Il échafaude ainsi un suspense quasiment irrésistible.

J’y ai donc vite succombé, d’autant que finalement, ce livre ne fait pas peur du tout! Il y a bien quelques scènes violentes et explicites, mais pas de quoi m’empêcher de dormir. Le plus effrayant, c’est probablement que tout ce que décrit ce roman, y compris l’impunité de criminels haut placés, est parfaitement crédible: d’ailleurs, l’auteur s’est inspiré des Hellfire Clubs, des cercles qui rassemblaient dans l’Angleterre du 18e siècle des notables désireux de donner libre cours à toutes leurs perversions..

ENFLAMMÉS, Joël Jenzer

Joël Jenzer fonde lui aussi son intrigue sur des faits réels: les suicides collectifs de l’Ordre du Temple Solaire qui ont fait plus de 70 morts en Suisse, en France et au Québec dans les années 90, et notamment les événements qui ont marqué le début de l’affaire: la découverte de nombreux cadavres dans les débris calcinés de chalets valaisans. Le roman se déroule également dans une région montagnarde, qui pourrait être le Valais – canton d’origine de l’auteur. Celui-ci transpose toutefois l’histoire dans les années 70, ce qui lui confère un petit côté original.

Tout commence donc par deux incendies. Dans les ruines, des corps… de personnes qui ont été tuées par balles. Suicide collectif ou meurtre? Et si le gourou avait organisé le massacre pour s’approprier l’argent de ses fidèles? Marc Verner, journaliste dans un quotidien minable, a par hasard assisté aux deux incendies. Il ne manque pas d’y voir l’occasion d’exercer ses talents d’investigateur, et avec un peu de chance d’atteindre la gloire en résolvant l’affaire…

Il y a de bonnes idées dans ce premier roman, une intrigue qui tient la route, et l’auteur restitue bien l’atmosphère confinée des petits villages où l’arrivée d’un nouveau responsable au service de la voirie constitue un événement. L’écriture et la narration auraient néanmoins pu être épurées pour introduire plus de tension dans le récit. En ce qui me concerne, toutefois, le vrai défaut de ce polar, c’est son héros. Il m’a fallu attendre les trois-quarts du livre pour éprouver un minimum de sympathie pour Marc. Je l’ai principalement trouvé caricatural et insupportable, avec son apathie, ses délires de grandeur et surtout ses réflexions graveleuses sur toutes les femmes qui croisent son chemin. Sachant que toute la narration est focalisée sur lui, cela a clairement limité mon implication émotionnelle dans le roman.

J’ai par contre apprécié le twist final, vraiment surprenant et horrible à souhait. Joël Jenzer est sans aucun doute un auteur qui a une bonne marge de progression et qu’il faudra suivre attentivement à l’avenir!

Derrière des ressemblances superficielles, Du feu de l’enfer et Enflammés sont finalement assez différents, aussi bien par leur style que par l’angle sous lequel ils abordent leur sujet. Je regrette un peu que l’un comme l’autre considèrent le phénomène sectaire uniquement de manière externe, appréhendant les sectes comme des entités criminelles qui, hormis leurs motivations et le côté théâtral de leurs rituels, ne diffèrent pas beaucoup d’autres réseaux comme les mafias par exemple. Si vous recherchez une approche plus psychologique, avec une réflexion sur les mécanismes par lesquels ces groupements établissent leur emprise sur les individus, vous ne trouverez pas votre bonheur ici.

Du feu de l’enfer, Sire Cédric. Presses de la Cité, 2017, 556 p.

Enflammés, Joël Jenzer. 180° éditions, 269 p.

Enflammés m’a été envoyé par l’éditeur en service presse. Merci à 180° éditions de me l’avoir fait découvrir!

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2 thoughts on “Deux thrillers qui parlent de sectes: Du feu de l’enfer de Sire Cédric et Enflammés de Joël Jenzer”

  1. L’univers de Sir Cédric pourrait me plaire, mais j’ai un peu peur du déjà-vu. J’ai lu tellement de récits gores que je crois en avoir été quelque peu lassée, je trouve que l’originalité commence à faire défaut à pas mal d’auteurs.
    Je suis d’accord avec ta dernière remarque, c’est dommage si le regard sur les sectes est purement externe. Il y a tant à en dire sur les mécanismes…
    Bonne fin de journée à toi Magali

    1. En effet, si tu es une habituée de ce genre d’histoires tu n’y trouveras peut-être pas grand-chose de neuf… Pour moi c’était un bouquin très efficace mais pas d’une originalité folle. Sinon l’auteur a aussi des titres qui sont plus orientés vers le fantastique, je ne les ai pas lus mais ils sont peut-être plus surprenants…
      Bonne journée et bonne fin de semaine à toi!:-)

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