Me voici, c’est le roman d’une famille juive américaine confrontée à un double effondrement: celui du couple parental et celui de l’Etat d’Israël, menacé de destruction suite à un tremblement de terre massif dont ses voisins profitent pour initier une guerre. Au coeur d’une narration non linéaire qui alterne entre différents points de vue et temporalités se trouvent les questions de l’identité et du foyer. Les personnages peinent à trouver leur place, dans la famille, dans le monde, dans la tradition juive avec laquelle ils entretiennent des relations complexes.

Jacob, auteur pour une série qu’il méprise, écrit depuis dix ans un scénario inspiré de sa vie quotidienne dont il ne parle à personne. D’ailleurs, Jacob n’ose parler de rien, à qui que ce soit, et surtout pas à sa femme Julia. Jacob qui regrette sa vie si monotone, qui revendique une identité juive, mais qui pourtant hésite lorsque le temps vient d’aller défendre Israël contre ses ennemis… Julia, architecte d’intérieur passionnée et mère dévouée, qui veut à tout prix imposer la bar mitzvah à son fils. Julia, qui passe son temps libre à dessiner des « maisons de rêve » prévues pour une seule personne. Jacob et Julia, qui ne se connaissent plus, ne se parlent plus, ne partagent plus que la honte au souvenir de l’accident qui a blessé leur aîné, mais répètent jusqu’à l’épuisement le moment d’annoncer leur séparation à leurs enfants. Sam, douze ans, qui a écrit une liste de mots interdits et se réfugie dans l’univers numérique d’Other Life – dans lequel, sous les traits de Samanta, il fait exploser une synagogue. Sam, qui sait avec lequel de ses parents il choisirait de vivre si ceux-ci divorcent.

Couverture de Here I Am par Jonathan Safran Foer

UN RETOUR EN DEMI-TEINTE

J’avais adoré les deux précédents romans de Jonathan Safran Foer, Tout est illuminé et Extrêmement fort et incroyablement près. J’attendais donc énormément de ce nouvel ouvrage, publié après onze ans de silence. Peut-être la déception était-elle inévitable… J’ai pourtant retrouvé ce que j’avais tant aimé chez cet auteur: les images à la fois poétiques et percutantes qui surgissent soudain au détour d’une phrase, l’empathie qu’il parvient à transmettre pour ses personnages, l’humour parfois corrosif.

La complexité et la profondeur des personnages constituent l’un des atouts les plus remarquables de ce roman. Au fur et à mesure des changements de focalisation, on vient à comprendre Jacob, Sam et Julia, à sympathiser avec eux. On excuse la lâcheté de Jacob et l’indécision de Julia, on se dit qu’à leur place, on n’aurait peut-être pas fait mieux. On hoche la tête en signe de connivence avec Sam, ce gamin trop mûr et trop intelligent pour son âge, le plus lucide d’entre tous.  On sourit aussi, car Jonathan Safran Foer sait à merveille souligner l’absurdité et le comique involontaire de la vie quotidienne, de l’incompétence du père qui se met en tête d’emprunter l’avatar de son fils pour tester un jeu vidéo à l’explication de la valeur ajoutée de la double vasque dans une salle de bain. Drôlerie qui apparaît surtout dans les dialogues, comme autant de respirations bienvenues dans un texte au sujet grave. Les personnages des enfants, tous extrêmement touchants, y contribuent largement – l’auteur saisit parfaitement le surréalisme potentiel d’une conversation avec un garçon de quatre ans. Enfin, on s’arrête parfois net, comme saisi par l’émotion qui se dégage d’une scène, un de ces moments de vie qui n’ont l’air de rien en apparence mais qui résonnent d’un écho puissant en nous.

Pourtant, quelque chose m’a manqué. Peut-être les moments d’émotion ont-ils été trop rares, les sourires pas assez proches du vrai rire. Peut-être que le malaise de la diaspora juive face à son héritage culturel, à Israël et à ses habitants me touche trop peu, tandis que ma méconnaissance de la religion juive me masque certains enjeux. Peut-être ma lecture en anglais m’a-t-elle empêchée de goûter à certaines subtilités stylistiques. Peut-être n’était-ce tout simplement pas le bon moment. En tous les cas, à mon grand regret, même si j’admire les qualités littéraires de l’oeuvre, même si j’ai apprécié ma lecture, ce roman n’a pas été le coup de coeur que j’espérais.

Here I Am, Jonathan Safran Foer. Penguin Books, 2017. 571 p. Traduction française: Me voici, Editions de l’Olivier, 2017. 752 p.

A lire si: vous aimez les livres qui privilégient l’exploration de l’intériorité des personnages à l’action.
A fuir si: vous aimez les intrigues linéaires et les héros positifs.

 SI CE LIVRE VOUS INTÉRESSE, VOUS AIMEREZ PEUT-ÊTRE AUSSI…

La famille Middlestein, de Jami Attenberg, qui explore aussi les relations au sein d’une famille juive américaine. Moins subtil et profond que Me voici, ce roman plus court, moins sophistiqué d’un point de vue narratif et stylistique, pourra plaire à celles et ceux qui cherchent une lecture plus facile sur ces thématiques.

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3 thoughts on “Me voici: Jonathan Safran Foer, le grand retour”

  1. J’ai lu de lui Faut-il manger les animaux, un texte coup de poing que j’ai beaucoup apprécié. Concernant ses romans je n’en ai encore lu aucun…
    Merci pour ton avis sur celui-ci en tout cas ! Je pense me tourner vers l’un de ses précédents.

    1. Essaie peut-être « Tout est illuminé »! Je l’ai trouvé aussi original et intéressant d’un point de stylistique. Je n’ai pas lu son essai, j’avais un peu peur du côté coup de poing justement…

    2. Essaie peut-être « Tout est illuminé », il est aussi original et intéressant d’un point de vue stylistique (le narrateur principal n’étant pas de langue maternelle anglaise). Je n’ai pas lu son essai, j’ai eu un peu peur du côté coup de poing justement…

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