Dans Souvenirs de l’avenir, Siri Hustvedt articule à travers une autobiographie fictive les thèmes qui sous-tendent déjà ses précédents romans: la littérature et son influence sur nos vies, les interactions entre mémoire et imagination, la limite poreuse entre fiction et réalité, la place des femmes dans la société et dans l’art. En réunissant autant de sujets qui me sont chers, ce livre devait forcément me séduire; c’est chose faite!

L’autrice se glisse donc dans la peau d’une écrivaine d’âge mûr qui, ayant retrouvé un ancien journal intime lors d’un déménagement, s’en sert pour raconter à ses lecteurs une année charnière: celle où, jeune fille de vingt-trois ans tout juste arrivée à New York, elle s’était donné pour objectif d’écrire son premier roman.

S’ouvre ainsi un récit initiatique dont l’héroïne, Minnesota, découvre à la fois la frénésie culturelle new-yorkaise, la force des liens amicaux, les difficultés de l’indépendance financière, la philosophie et la poésie. Surtout, l’année 1978-1979 l’amène à prendre conscience de l’influence que les modèles littéraires exercent sur elle et de ce qu’être une femme implique, d’un point de vue social et artistique.

La littérature, c’est la vie

… et la vie est littérature. Minnesota perçoit la vie à travers le filtre de ses lectures. Les personnages de son roman policier imitent Holmes et Watson. Souvenirs de l’avenir affirme que nos références fictionnelles orientent nos pensées et nos actes tout autant que notre éducation et nos expériences. Nous interprétons à travers elles les événements dont nous sommes témoins, comme Minnesota qui espionne sa voisine et spécule avec ses amis sur les bribes de conversation qu’elle surprend. Planification d’un crime, sorcellerie, répétition théâtrale? Autant d’hypothèses valides qui prouvent que les mêmes éléments de base peuvent donner lieu à des milliers d’histoires différentes et pourtant sensées.

Remplir ainsi les blancs pour créer une narration cohérente à partir de lambeaux d’information, c’est donner sens à la vie. C’est aussi une métaphore du processus de mémoire. La narratrice compare les événements relatés dans son journal et ses souvenirs, constate l’abîme qui les sépare parfois, et conclut: la mémoire tient plus de l’imagination que de la photographie. Interpréter la réalité, se souvenir: c’est toujours, au fond, faire oeuvre de fiction. Une conception de la mémoire que l’on retrouve dans Tout ce que j’aimais, sans doute nourrie par le grand intérêt que Siri Hustvedt porte à la psychologie, à la philosophie et aux neurosciences.

Minnesota comprend ainsi que son image d’elle-même est en grande partie une construction imaginaire basée sur des souvenirs lacunaires et des faits à l’interprétation discutable. S’y ajoute une grille de lecture du monde influencée par les classiques de la littérature: elle s’identifie entre autres à Sherlock Holmes et Don Quichotte. Ce qui n’est pas sans effet sur sa vision d’elle-même en tant que femme et écrivaine.

Memories of the Future / Souvenirs de l'avenir en VO par Siri Hustvedt

Portrait de l’artiste en jeune femme

Les femmes, comprend-elle peu à peu, sont systématiquement incitées à se tenir dans l’ombre des hommes. Obéissante, gentille, sans ambition, pas trop intelligente et sexuellement disponible, tel est l’idéal véhiculé par les institutions, l’entourage et les références culturelles. Un modèle que Minnesota a internalisé, mais dont elle va peu à peu prendre conscience avant de parvenir à s’en détacher.

Minnesota s’émancipe grâce à des rencontres fondatrices avec des femmes qui s’écartent plus ou moins des standards en vigueur, mais aussi à sa connaissance intime de la vie et des écrits de la Baronnesse Elsa von Freytag-Loringhoven. Poétesse et artiste ayant réellement existé, celle-ci était célèbre pour son non-conformisme. Elle apparaît aussi comme un symbole de l’invisibilisation des femmes dans l’art, au même titre que la Harriett Borden de Un monde flamboyant. Son exemple incite Minnesota à s’éloigner des modèles que la culture traditionnelle lui propose, aussi bien en tant que femme qu’en tant qu’autrice.

La narratrice met cette résolution en pratique à travers le texte qu’elle nous livre et qu’elle qualifie de « portrait de l’artiste en jeune femme », référence au Portrait of the Artist as a Young Man (Le Portrait de l’artiste en jeune homme) de James Joyce. Une manière de reconnaître ce qu’elle doit aux oeuvres qui l’ont inspirée tout en s’en détachant pour écrire sa propre histoire. Elle remplace ainsi les modèles masculins qui ont trop longtemps défini les femmes par le modèle féminin d’une artiste qui s’arroge le droit à l’auto-définition.

Souvenirs de l’avenir se présente donc comme une ode au pouvoir libérateur de l’art, de la littérature, et de la sororité. Et boucle la boucle en offrant à ses lectrices un exemple d’émancipation féminine qui peut à son tour leur servir de guide. La couverture de l’édition américaine, avec son dessin d’une femme qui prend son envol, illustre à merveille ce message.

Au-delà des idées, un bon roman

Dans cette chronique, j’ai mis l’accent sur les idées véhiculées par le texte plus que sur l’histoire, les personnages ou le style, parce que ces thèmes sont importants pour moi et que je m’y reconnais énormément. Mais je ne voudrais pas vous induire en erreur: Souvenirs de l’avenir est bel et bien un roman accessible à toutes et à tous. Il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances en littérature, en histoire de l’art, en psychologie ou en philosophie pour sympathiser avec Minnesota, s’interroger sur les activités de sa voisine et suivre l’intrigue avec plaisir. Certains passages sont même assez drôles. Je vous en recommande donc vivement la lecture!

Memories of the Future, Siri Hustvedt. Editions Sceptre, 2019, 336 p.
Edition française: Souvenirs de l’avenir, traduction par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2019, 368 p.

A lire si: les sujets de la place des femmes dans l’art et de l’influence des représentations culturelles sur les normes sociales vous intéressent.
A fuir si: vous n’avez pas envie d’aborder un texte avec plusieurs niveaux de narration et temporalités.

SI CE ROMAN VOUS INTÉRESSE…

Sachez qu’il contient des illustrations (comme celle de la couverture de mon édition) de la plume de Siri Hustvedt elle-même. Oui, parce qu’en plus d’être une écrivaine de talent et une intellectuelle brillante incroyablement cultivée sur un tas de sujets complexes, Madame a un joli coup de crayon. Voilààà, c’était la minute fangirl.

 

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