Imaginez un géant du net, mélange de Google, Apple et Facebook, qui bénéficie d’une quasi-hégémonie sur le web mondial: le Cercle. Imaginez-vous à la place de Mae Holland, jeune diplômée qui vient d’y être engagée.  Les avantages pleuvent sur vous: logement de fonction, salles de sport, pléthore d’activités gratuites, sans oublier la reconnaissance sociale et même la prise en charge des soins médicaux de votre père. Tout ce dont vous avez besoin, le Cercle vous l’offre. Le rêve, non?

Imaginez maintenant que la stabilité de votre emploi dépende de votre intégration à l’entreprise. Imaginez que celle-ci se mesure au nombre de sorties auxquelles vous participez avec vos collègues, de photos que vous partagez avec eux sur les réseaux sociaux, de posts d’autres collaborateurs que vous commentez, de pages de la compagnie que vous suivez. Exhiber votre vie privée et fouiller dans celle des autres sur Facebook n’est plus une distraction pour les heures creuses au bureau, voire un frein à l’embauche. C’est une obligation professionnelle.

Imaginez que, comme Mae, vous découvriez avec fascination les progrès technologiques développés et implantés par le Cercle: par exemple TruYou, une application qui, en réunissant sous le même toit toutes vos données, supprime de fait l’anonymat sur la toile. Ou ces caméras miniature que l’on peut disposer n’importe où et qui déverseront ensuite en streaming un flot ininterrompu d’images sur le web, consultables par chacun en permanence. La webcam de votre station de ski, mais à tous les coins de rue.

Couverture de Le Cercle par Dave Eggers

Imaginez comment de telles avancées pourraient être mises au service de l’humanité. Pourquoi ne pas utiliser une simple application et le bouton Like tant chéri des internautes pour les aider à voter en toute simplicité, plutôt que de les obliger à se rendre dans les urnes? Imaginez une élection présidentielle… Combien de « sourires » et combien de « froncements de sourcil » pour Hillary? Combien pour Donald? Participation obligatoire, coût d’organisation minimal, réponse instantanée… Quel progrès pour la démocratie, et qu’importe si l’anonymat du vote passe un peu à la trappe! Pourquoi ne pas équiper les politiciens de caméras 24 heures sur 24 pour permettre à leurs électeurs de surveiller leurs faits et gestes? Voilà un moyen efficace de lutter contre la corruption et le gaspillage de deniers publics… Pourquoi, d’ailleurs, ne pas contraindre chaque citoyen à l’exposition de son intimité? Sois transparent, ou c’est que tu as quelque chose à cacher.

Imaginez que, comme Mae, vous ayez à choisir: vous laisser aspirer à l’intérieur du Cercle, céder à son exigence de transparence absolue et de partage total, ou vous déconnecter. Si c’est encore possible. Résisterez-vous? Ou entonnerez-vous en choeur les devises du Cercle: Secrets are Lies – Sharing is Caring – Privacy is Theft?

Souvent comparé au Meilleur des mondes et à 1984The Circle est un roman d’anticipation glaçant parce qu’il anticipe… si peu. Partage des données des utilisateurs par les prestataires de services numériques, enthousiasme croissant pour les applications permettant de diffuser le moindre événement de nos vies en ligne et en direct, surveillance généralisée au nom de la lutte contre diverses formes de criminalité: en faudrait-il beaucoup pour que notre société bascule dans le totalitarisme digital décrit par Eggers? Plus que de longs essais, ce livre m’aura fait prendre conscience des enjeux essentiels qui se cachent derrière des applications à la visée apparemment purement pratique et destinées à nous simplifier la vie. The Circle m’a ainsi à la fois accrochée par une intrigue menée tambour battant et convaincue de la nécessité d’une réflexion sur la protection des données et de la vie privée, l’utilisation des médias sociaux et le rôle d’internet dans notre monde ultra-connecté.

Pour ma part, j’ai dévoré The Circle en anglais (d’où les citations dans cette langue, désolée), mais bonne nouvelle, il a récemment été traduit en français!

Dave Eggers, The Circle, Vintage Books, 2014. Traduction française: Le Cercle, trad. Emmanuelle et Philippe Aronson, Gallimard, 2016.

 

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3 thoughts on “Le Cercle, Dave Eggers”

    1. Ca fait peur et en même temps, je tombe consciemment dans le piège de la « course à la popularité » avec le blog typiquement… Je saute de joie à chaque nouveau lecteur, réaction, etc:-) C’est un peu schizophrène!

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