Vernon Subutex s’approche gentiment de la cinquantaine. Sa vie, c’est la musique, le rock. Enfin c’était. Son magasin de disques a fermé, merci Internet. Pas facile de retrouver un job. Il s’est laissé aller un peu, beaucoup. Pas grand-monde pour le secouer, entre les potes qui ont changé de vie, ceux qui sont devenus cons, ceux qui sont morts. Et c’est comme ça que de fil en aiguille, on se retrouve à la rue.

Et c’est le départ des montagnes russes. Pour Vernon, entre espoir de s’en sortir et désillusions. Et pour le lecteur, qui rencontre au fil de ses errances une galerie de personnages improbables. Chapitre après chapitre, Virginie Despentes nous jette dans le monologue intérieur de ceux qui croisent la route de Vernon. Sans explications, sans ménagements, dans un style percutant qui emprunte à l’oralité.

Couverture du livre Vernon Subutex, stylos et écouteurs

L’ancienne rockeuse amère. Le scénariste raté. Le trader sous coke. La mère qui ne se remet pas de la mort de son fils. Le mec qui bat sa femme. La bourgeoise hypocrite. La groupie. Le militant d’extrême-droite. L’étudiante voilée. L’ex-star du X. La spécialiste de la démolition de réputation sur les réseaux sociaux. Le producteur parano.

L’espace de quelques pages, Despentes nous contraint à voir le monde à travers leurs yeux, à expérimenter leurs pensées et leurs ressentis par la grâce de la focalisation interne. Une plongée dans l’esprit d’autrui parfois déstabilisante et souvent brutale. Car vivre le personnage de l’intérieur, c’est aussi risquer de se retrouver confronté crûment à des opinions et des valeurs à l’opposé des nôtres. Des idées qui nous sont présentées sans jugement, sans remise en question extérieure, parce qu’après tout celui qui pense est convaincu d’avoir raison. J’ai parfois eu une réaction initiale de rejet… Et pourtant c’est précisément cette confrontation que je trouve fascinante dans Vernon Subutex. Parce que si l’on passe outre les premières réticences, on comprend la logique du personnage et les vécus qui la sous-tendent. Pas forcément pour la faire sienne ou l’excuser, juste pour accepter que la réalité humaine est infiniment complexe et nuancée. Et pour réaliser que souvent, ces individus que l’on voudrait voir comme radicalement Autres partagent nos failles, nos douleurs, nos espoirs. Ce que l’on pourrait appeler l’humanité, et qui transcende les barrières.

Ça secoue, ça n’est pas toujours agréable, mais c’est salutaire à une époque où il est tellement facile de fermer ses oreilles et son esprit à tout ce qui va à l’encontre de notre point de vue.

Virginie Despentes construit avec Vernon Subutex un prisme qui, par le jeu des points de vue, reflète les multiples facettes de la société actuelle et des êtres qui la composent sans en gommer les paradoxes et les contradictions. Elle brosse aussi le portrait parfois acide du milieu du showbiz parisien avec ses étoiles éphémères et ses papillons brûlés au feu des projecteurs. Et en toile de fond, omniprésentes, il y a la nostalgie des déçus du nouveau millénaire, la colère des exclus d’un monde qu’ils ne comprennent pas, l’amertume de ceux qui ont laissé leurs rêves avec leur jeunesse, derrière eux.

Triste? Pessimiste? Ça pourrait, et pourtant il y a ces moments de grâce qui transcendent la médiocrité et les différences, comme cette authentique communion entre un bourgeois de droite et une SDF autour de la mort d’un chien, ou ces sursauts de dignité auxquels même un homme qui a tout perdu peut prétendre. Et l’on ressort des montagnes russes un peu étourdi, un peu moins sûr de ses certitudes qu’avant, mais en aucun cas désespéré.

« Je suis la pute arrogante et écorchée vive, je suis l’adolescent solidaire de son fauteuil roulant, je suis la jeune femme qui dîne avec son père qu’elle adore et qui est si fier d’elle, je suis le clandestin qui a passé les barbelés de Melilla je remonte les Champs-Elysées et je sais que cette ville va me donner ce que je suis venu chercher, je suis la vache à l’abattoir, je suis l’infirmière rendue sourde aux cris des malades à force d’impuissance … Je suis l’arbre aux branches nues malmenées par la pluie, l’enfant qui hurle dans sa poussette, la chienne qui tire sur sa laisse, la surveillante de prison jalouse de l’insouciance des détenues, je suis un nuage noir, une fontaine, le fiancé quitté qui fait défiler les photos de sa vie d’avant, je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »

Bref, Vernon Subutex est un grand roman, et sans conteste l’un de mes coups de coeur de 2020. J’ai bien l’intention de me pencher davantage sur la bibliographie de Virginie Despentes, et notamment le célèbre King Kong Théorie que j’ai déjà en ma possession!

A lire si: vous avez envie de sortir de votre zone de confort.
A fuir si: un langage cru dans un livre, ça vous dérange.

Vernon Subutex, Virginie Despentes. Editions Grasset et Fasquelle, Collection Le Livre de Poche, 2015. 429 p.

 SI CE LIVRE VOUS INTÉRESSE…

… Sachez qu’il s’agit du premier tome d’une trilogie. Chouette, ça en fait plus à se mettre sous la dent!

3 thoughts on “Vernon Subutex de Virginie Despentes, un roman qui secoue”

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