Autant vous le dire tout de suite, D’après une histoire vraie, roman de Delphine de Vigan couronné du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des lycéens, a été un gros, gros coup de coeur. J’ai rarement trouvé un si bel équilibre entre une intrigue construite comme une mécanique de précision, des personnages crédibles et fouillés, une atmosphère particulière et une véritable réflexivité. Bref, un roman qui réunit tension psychologique, identification aux protagonistes et stimulation intellectuelle – tout ce que j’aime!

DELPHINE ET SON DOUBLE

Delphine, c’est la narratrice de D’après une histoire vraie, qui apparaît comme un alter ego de Delphine de Vigan. Même prénom, parcours de vie et d’écriture similaire. Avant ce livre, Delphine de Vigan a connu un triomphe public et critique avec un roman ouvertement inspiré de sa famille, Rien ne s’oppose à la nuit. Nous faisons connaissance avec la Delphine de D’après une histoire vraie au moment où celle-ci, également écrivain, achève la promotion de son propre roman familial autobiographique. Epuisée par les signatures à répétition et les demandes des lecteurs, elle envisage avec plaisir de se retirer de la vie publique pour écrire son prochain roman.

C’est dans ce contexte que Delphine rencontre L. L. qui est tout ce qu’elle-même ne parvient pas à être: sûre d’elle, féminine, spontanée, élégante et gracieuse en toutes circonstances. L. qui vit aussi de l’écriture: des autobiographies d’actrices, de chanteuses ou de politiciennes, qu’elle rédige mais qui sont publiées sans que son nom n’apparaisse nulle part. Entre les deux femmes se noue une amitié qui devient vite intense, produit de passions communes, d’une disponibilité chez L. que les autres amies de Delphine ont perdu depuis longtemps, et d’une forme de fascination de Delphine pour L. Et puis peu à peu, un glissement insidieux s’opère, et le vocabulaire de la relation change. Affection, soutien et échange deviennent manipulation, possession et paranoïa…

Couverture de D'après une histoire vraie par Delphine de Vigan

UNE FEMME SOUS INFLUENCE 

Le texte se focalise entièrement sur la relation entre les deux femmes et l’interprétation qu’en fait Delphine, au point que Delphine et L. sont les deux seules véritables protagonistes de ce roman; les quelques personnages secondaires ne constituent que des ombres en toile de fond, saillants principalement par leur absence qui permet au piège de se déployer. Ce parti pris qui magnifie comme sous l’effet d’une loupe chaque action, chaque pensée, chaque émotion de l’héroïne permet à l’auteure de décrire avec une précision extrême les mécanismes de l’emprise psychologique. A moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose? Par petites touches, le doute quant à l’amitié entre Delphine et L. s’introduit dans l’esprit du lecteur. Un puzzle de détails anodins révèle peu à peu une image que, comme Delphine, on ne distingue que trop tard… Avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait peut-être que d’une illusion d’optique. Delphine de Vigan joue à merveille la partition de l’incertitude, semant le doute jusqu’à la dernière page sur la nature de l’histoire que nous venons de lire.

FICTION OU REALITE?

L’ambigüité s’étend au-delà même de la relation entre les personnages principaux; elle porte sur le statut même du récit, dont il est bien difficile de déterminer s’il s’agit d’un roman, d’une autobiographie, d’une autobiographie romancée, voire d’un roman qui essaierait de se faire passer pour une autobiographie, ou pourquoi pas d’une autobiographie déguisée en roman. En effet, ce qui cristallise les tensions entre Delphine et L., ce sont leurs conceptions de la littérature radicalement opposées, incarnées dans un débat autour du nouveau livre que Delphine s’apprête à écrire. Effrayée de l’impact de son précédent ouvrage sur sa famille, celle-ci veut revenir à la fiction pure. Mais L. ne l’entend pas de cette oreille. Car L. ne jure que par le réel, la vérité, seul sujet à mériter le nom de littérature selon elle. Alors que pour Delphine, l’imagination est le premier outil de l’écrivain, celui qui lui permet de transcender une réalité en soi sans intérêt, L. méprise l’invention et la notion même d’intrigue. Et c’est là, bien sûr, que le titre du roman et les similitudes entre Delphine, le personnage et Delphine, l’auteure prennent tout leur sens, car ils portent une interrogation: à quel point Delphine est-elle vraiment Delphine de Vigan? A quel point l’histoire qu’elle nous raconte est-elle une histoire vraie?

Bien sûr, je me suis prise à chercher la réponse à cette question, à relever les indices dissimulés ici et là, à tenter de résoudre les contradictions. Comment s’en empêcher quand le jeu de piste est si bien fait? Et pourtant, en ce qui me concerne, la question la plus intéressante que soulève le roman serait plutôt celle-là: En quoi est-ce que c’est important, que ce soit vrai ou pas? 

J’AI CHOISI MON CAMP…

A cette question, je répondrais sans hésiter: en rien. En rien, parce que dans le débat, je me situe sans doute aucun du côté de Delphine. Ce qui explique sans doute que je sois sensible à des genres comme la fantasy, qui se définissent par la présence d’éléments surnaturels et s’opposent donc à ce que l’on admet en général comme étant « réel ». Pour moi, la seule réalité qui compte en littérature est la réalité interne au livre: la vie intérieure des personnages, leur comportement, leurs émotions respectent la logique propre de chacun d’entre eux? L’univers proposé est cohérent? L’intrigue tient debout? Si tous ces critères sont respectés, je suis convaincue. Que l’histoire se passe dans mon quartier, dans une autre galaxie, dans un passé qui n’a jamais existé ou un futur qui n’existera jamais ne fait aucune différence à mes yeux. Qu’elle soit le produit de l’imagination d’un auteur ou qu’elle soit vraiment arrivée à une personne réelle, non plus.

Pourquoi? Parce que ce que j’attends de la littérature, c’est de me proposer un point de vue; de susciter en moi des réflexions; de provoquer des émotions. Et je suis convaincue qu’un auteur talentueux peut le faire en évoquant des situations qu’il n’a jamais vécues dans des lieux où il n’a jamais mis les pieds. Tout comme il peut, par le pouvoir de la métaphore, inscrire dans un univers totalement imaginaire des histoires qui nous aident à lire et comprendre le monde « réel », comme Tolkien mettant en scène dans Le Seigneur des anneaux les horreurs de la Première Guerre Mondiale et les méfaits de l’industrialisation.

Parce que, enfin, mes cours de psychologie m’ont appris que notre perception de la réalité n’est jamais une représentation parfaitement objective de ce qui nous entoure. Quoi que nous fassions, elle est teintée par de multiples filtres: l’acuité de nos sens, nos attentes, l’aspect sur lequel nous portons notre attention… De même, nos souvenirs ne constituent jamais une photographie fidèle des événements qui se sont produits. Ils sont sans cesse reconstruits en fonction de nos croyances, de nos désirs, de nos expériences. Alors comment prétendre écrire « le réel », « la vérité » tandis que notre propre cerveau invente à tour de bras? J’en suis venue à croire que de l’autobiographie à la science-fiction, il y a une part de fiction dans tout texte, à des degrés différents. Ou, comme Delphine l’exprime:

Même si cela a eu lieu, même si quelque chose s’est passé qui ressemble à cela, même si les faits sont avérés, c’est toujours une histoire qu’on se raconte. On se la raconte.

EN RESUME…

D’après une histoire vraie est un livre-énigme, un palais des glaces dans lequel chaque fois que l’on croit s’approcher de la solution, on se heurte à un nouveau faux-semblant. Delphine de Vigan séduit par ses talents d’illusionniste tout en faisant le portrait d’une héroïne attachante, dans un style élégant mais sobre. Un roman relativement court, très accessible mais offrant de multiples niveaux de lecture, auquel je vous encourage vivement à faire une place dans votre bibliothèque!

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan. Editions Jean-Claude Lattès, 2015. Edition en poche: Le Livre de Poche, 2017, 380 p.

 SI CE LIVRE VOUS INTERESSE, VOUS AIMEREZ PEUT-ÊTRE AUSSI…

Tout ce que j’aimais, de Siri Hustvedt, explore aussi les relations parfois floues entre l’art, la réalité, et les souvenirs que nous en avons.

Et vous, préférez-vous les livres ou les films « d’après une histoire vraie » ou les oeuvres purement imaginaires?

 

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4 thoughts on “« D’après une histoire vraie », une méditation sur la littérature en forme d’énigme”

    1. Vas-y n’hésite pas! Et dis-moi ce que tu en as pensé si tu le lis!:-)
      Je suis en train d’étudier la psycho, en 2e formation (après des études de lettres).
      Merci, bonne fin de week-end à toi aussi!

  1. Bon, je l’ai dans ma PAL après avoir lu Rien ne s’oppose à la nuit que j’avais adoré, qui m’a bouleversé, et j’ai hâte de découvrir ce livre, surtout que tu en parles si bien et que tu me donnes carrément envie !

    1. Oh merci:-) Vu les avis unanimes, je pense que je vais aussi m’attaquer à Rien ne s’oppose à la nuit, car j’ai très envie de découvrir d’autres oeuvres de cette auteure!

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